Mon zoom m’a dit que...
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Episode 1: Culture

Au temps de la corona, les scènes du monde entier se trouvent vides. La capacité de la culture et du secteur à créer et distribuer de nouvelles expressions artistiques et de nouveaux contenus culturels au-delà de l’environnement numérique est mise à l’épreuve. Toute la chaîne de valeur culturelle - création, production, distribution et accès – est considérablement affaiblit. Pour les groupes vulnérables qui souffrent déjà d'un accès moindre à la technologie et à leurs droits de propriété intellectuelle d’une façon générale, le « fossé numérique » exacerbe d’autant plus leur difficulté à accéder à la culture, accentuant ainsi les inégalités déjà existantes.  

  

La culture    

  

Malgré tout, la culture a encore une fois su prouver sa force à être résiliente dans sa vulnérabilité et sa précarité. Des mouvements puisant dans un effort multilatéral et global pour soutenir les artistes sont apparus en une série de débats virtuels, mêlant discussions et réflexions autour des problématiques les plus brulantes actuellement ; Qu’a pu révéler cette crise, en termes de défis particuliers à confronter, d’opportunités nouvelles à saisir, des nouvelles formes et expressions qui vont naître, et qu’adviendra de celles qui sont vouées, peut-être à périr et disparaître ? Face à l’incertitude régnante, mon compte zoom a fini par soulever une réalité quasiment commune à tout le secteur et les professionnels de la culture ; le champ de bataille sur lequel nous nous dressons partage les mêmes caractéristiques et l’ennemi est un, l’incertitude.    

Les visioconférences se sont multipliées, l’une après l’autre, traitons chacune de la nécessité de soutenir les plus vulnérables et de dresser un semblant de plan de relance du secteur afin d’amortir au maximum l’impact de cette crise mondiale. Et, nous étions parmi les premiers à surfer sur cette vague du virtuel en essayant de s’y ajuster. International Video Conference : covid-19 crisis and emergency art mechanisms, en partenariat avec Culture Funding Watch, a dressé un état des lieux sur trois niveaux : au niveau des institutions publiques, des institutions privées et de la communauté des praticiens. D’autre part, l’on cite ResiliArt de l’UNESCO qui met en lumière l'état actuel des industries créatives en temps de crise grâce à des discussions mondiales de haut niveau avec des professionnels clés de l’industrie ; et enfin Creative Dignity, qui adresse les défis sans précédent rencontrés par les 200 millions d’artisans en Inde. 

En Tunisie, nous n’en sommes pas moins nombreux à rejoindre ces mouvements de dialogue, de partage des données et d’effort de sensibilisation. ATUGE soulève à son tour, les questionnements partagés par tous « comment les professionnels de la culture sont-ils impactés par la crise ? Comment est-ce qu'ils s'ajustent ? Quelles sont les solutions et voies de relance de ce secteur ? », et pour d’autres professionnels de la culture à El Qotb, le souci tient dans le retour à la normale, à l’avant covid-19 « comment éviter le retour en arrière ? à la 7ala 3adeya ? »  

Les webinaires ont repris plusieurs points qui sont et seront toujours évoqués dans les débats et conversations autour du secteur des arts et de la culture. A la visioconférence ResiliArt organisée par l’UNESCO, les panélistes discutent de l'importance et la place de la culture et de l'art dans le monde aujourd'hui, un art qui se dresse comme un “art oxygen" plutôt que le "art luxury" auquel nous sommes le plus souvent familiers. A travers ce que nous regardons sur nos écrans en termes de performances artistiques, l'art est vécu comme un moyen de respirer l'air chez soi, de se divertir et rester connectés les uns aux autres en retrouvant chacun sa communauté respective d'artistes.  

La situation est aujourd’hui le reflet de la vitalité, mais aussi de la vulnérabilité du secteur et miroir de la réalité des inégalités de rémunération équitable, des communautés marginalisées, de l'absence d’un cadre légal et de policies de protection de la propriété intellectuelle, particulièrement contestées dans la conférence d’ATUGE par les réalisateurs de cinéma A. Bouchnak, et qui sont à présent plus que jamais nécessaires. Cependant, les solutions ne sont pas uniquement dans les lois mais se trouvent aussi dans les structures numériques d'envergure. Le débat doit contenir les mécanismes de protection en ligne offerts par ces derniers. Dans le live Facebook d’El Qotb, on souligne que « la culture pour qu'elle soit nationale, inclusive et forte doit avoir pour soubassement une égalité sociale. À cet effet, le rôle revient aux grandes institutions qui doivent être complémentaires et participatives en formant un acte de résistance politique pour apprendre aux autres acteurs le sens et la pensée critique. »   

Le financement reste, quant à lui, au cœur des préoccupations et frustrations actuelles rencontrées par les artistes. A.A. Azzouzi, conseiller au sein du cabinet ministériel a donné un aperçu de l’impact quantitatif, durant la conférence virtuelle internationale Covid-19 crisis and emergency funding mechanisms organisée par Culture Funding Watch en partenariat avec la Fondation Rambourg, avec plus de « 20 cinémas, 57 galeries d’art, 40 théâtres et plus de 700 activités culturelles et créatives fermées, annulées ou reportées, y compris les grands festivals et foires de musique, dans un pays de 11 millions d’habitants. » Les panélistes ont exprimé leurs difficultés à concevoir en ce temps présent les mesures de relance et de relèvement économique et social. Ces mesures diffèrent d'un pays à un autre, et dépendent des systèmes préalablement élaborés par les gouvernements pour la culture et l'art et adoptés avant la pandémie (mesures pour les artistes indépendants, PME, grants, soutien etc.) Plusieurs pays se trouvent limités par ce qui peut être mis en place stratégiquement, par leur manque d'expérience. 

Sur le live d’Al Qotb, E. Baccar pointe l'importance de l'émergence d'une discussion autour des politiques culturelles en Tunisie, après la révolution de 2011, qui auparavant étaient décidées par le ministère de la culture selon l'agenda dictatorial et ensuite appliquées selon des programmes prédéfinis.    

Un point de rencontre indéniable apparaît entre tous ces webinaires et les préoccupations des acteurs ayant pris part dans ces discussions, le sentiment d’indignation et de révolte quant au statut de l’artiste, de l’artisan, du designer, du technicien et autres oubliés du secteur, non reconnus dans un cadre légal « Est-il possible et imaginable qu'il y ait encore cette absence de conscience, ce laxisme politique ou serait-il le cas pour servir d'autres fins ? ». Les outils d’identification, dits – carte professionnelle – restent en ce sens, eux-mêmes archaïques dans leur conception et ne répondent pas aux exigences actuelles de l’ère dans laquelle nous vivons.  

Cependant, dans la turbulence de ces cellules de réflexion qui se sont créées, les panélistes expriment la nécessité de prendre du recul, et de s’investir dans une réflexion axée sur la recherche en ces temps où la production ralentie, voire se trouve à l'arrêt. L'expérimentation, la recherche artistique réelle et la formation sont au cœur des opportunités à saisir. 

"Nous sommes les soldats des sens" précise pour finir, A. Hefiane dans l’une de ses interventions sur Al Qotb, "et une vie sans sens, n'a aucun sens." Le contexte actuel que nous traversons, soulève les questions essentielles enfouies sous les maux de l’humanité, auxquelles nous n’avions pas eu le temps de trouver les réponses, et montre qu’aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin de culture. Elle rappelle que les plus vulnérables ne sont pas seuls, et que ceux qui sont au sommet de la pyramide partagent le souci de ceux qui la construisent, qui font de sa base, une base solide. La volonté de s’unir, d’aller vers l’avant et de laisser derrière « la normale » est ravivée, quel est le citoyen que nous cherchons à avoir aujourd’hui, pour qu'on puisse aider à le construire ?  Quel est le rôle de chacun, et la mission de tous ? Mon zoom m’a dit qu’il nous faudra réapprendre à apprendre.